Dans ce monde doté de haut débit et d’innovations technologiques ahurissantes, un enfant sur quatre vit comme un fantôme au plan juridique, sans existence légale. Faute d’enregistrement à la naissance ou par rupture avec l’évolution des procédures administratives, des jeunes se retrouvent piégés dans une précarité continuelle. L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) s’épanche pour l’accès de tous à une meilleure équité dans l’État civil. En pratique, l’épanouissement de la jeunesse, l’accès à l’éducation et au travail décent dépendent d’une existence civile garantie.
« Notre organisation doit prendre ce sujet à bras le corps afin de permettre à notre jeunesse d’avoir une existence civile et ainsi bénéficier d’une éducation », préconise Louise Mushikiwabo. En effet, dans l’espace francophone plusieurs États se trouvent à moins de 50% d’enregistrement des naissances. « L’Afrique affiche les plus bas taux d’enfants enregistrés au monde, avec près d’un enfant de moins de 5 ans sur deux (soit 48% ou environ 96 millions d’enfants) vivant sans identité légale », reconnaît l’Union Africaine (UA). Plus grave, dans certains pays, comme l’illustre le Niger, le taux d’enfants mariés dépasse 70% avec seulement 4% d’enregistrement des mariages.
Les perspectives démographiques d’ici 2100 projettent pourtant trois milliards de populations en Afrique subsaharienne. Telle une nécessité incontournable, l’accessibilité et la fiabilité de l’État civil constituent un enjeu de développement social et économique. Au Niger une campagne soutenue par l’OIF compte atteindre plus de 17000 enregistrements. Parmi les bénéficiaires, une quadragénaire enfin délivrée de nombreux préjudices. Cela démontre à quel point, sans réponse globale, l’invisibilité perdure paisiblement au cœur des sociétés.
Dans la région CEDEAO et en Afrique, les enregistrements des naissances se multiplient grâce à plusieurs campagnes. Par ailleurs, l’UNICEF plaide pour la gratuité, afin de faciliter la régularité des enregistrements. En Côte d’Ivoire, pays d’intense brassage de divers peuples, dont de nombreux ressortissants africains, ces trois cas suivants rencontrés dans la banlieue d’Abidjan en disent long.
Toutes des femmes, dont l’âge varie entre 18 ans et 45 ans. Ces dames rencontrées dans l’affluence commerciale informelle luttent au quotidien avec la précarité, à moins d’heure de route d’Abidjan, une mégapole symbole de développement.
Celles-ci portent toutes les deux un enfant au dos. L’une exerce comme serveuse dans un restaurant. Son père et sa mère sont des ressortissants burkinabès. Née en Côte d’Ivoire, elle n’a jamais connu sa terre ancestrale. Mère de trois enfants, dont la dernière d’un autre père, son bébé entame à peine un an de vie. Cette dame ne dispose d’aucune identité civile. A 34 ans, elle reçoit l’information d’une audience foraine dans le chef lieu de Dabou, en Côte d’Ivoire, non loin du village où elle travaille. Mais, son invisibilité civile va encore s’étendre parce qu’elle n’a pas les moyens financiers pour prendre part à cette campagne d’identification coûtant 8000 FCFA (20$USD). Sa dernière fille vient de naître par césarienne…
Dans cette agence mobile money, l’autre mère invisible plaide pour acheter sa carte sim en vue d’obtenir un numéro de téléphone d’une compagnie de la place. Les transactions mobile money constituent un dispositif financier transitionnel pour bon nombre d’économies informelles. De nationalité ivoirienne, son nouveau né au dos, la jeune demoiselle d’à peine 18 ans n’a pas de pièce d’identité pour se faire identifier par la compagnie téléphonique, comme requis.
Ces vulnérabilités facilitent le racket dans le transport. Or, la main d’œuvre féminine maintient le système agricole en Afrique et l’économie familiale en plus. Sans enregistrement à l’État civil, l’obtention de la plupart des documents administratifs est impossible. Cependant, l’expérience suivante, si douloureuse, endurée par cette commerçante démontre la complicité de plusieurs personnels de l’administration. Pis, quand ils jouissent encore de primes lors des campagnes d’identification, alors qu’ils ont contribué à nouer la vie de ces citoyens.
Pour un certificat de nationalité et un casier judiciaire, ce mercredi 04 août, cette micro-commerçante a du payer 10000 FCFA sans compter les frais de transport et le temps perdu loin de son commerce. Les aliments qu’elle vend sont source de subsistance familiale et pour plusieurs jeunes, elle facilite la sécurité alimentaire, malgré un budget restreint.
Au Tribunal de Dabou, ce jour là, son seul crime est de vouloir réaliser des documents administratifs basiques. Elle va y rester jusqu’au coucher du soleil dans les méandres de l’obscurantisme local, entre chantages et pression familiale. Ses enfants et ses clients devront brusquement se passer de son aide essentiel. Pareil en temps de maladie ou quand vient la mort. C’est le cas, peu ou prou, des personnes qui pilotent les services publics.
Outre, sur la liste des conséquences désastreuses de la Covid-19 pour l’économie africaine et les droits humains, les pressions endurées par ces agriculteurs et marchands éprouvés par la fermeture des frontières, multiplient leur anxiété. Que l’on soit au Sénégal ou en Guinée, les chances de voir un enfant enregistré et scolarisé baissent. Quand les déplacés foisonnent de partout comme au Burkina, au Mali, en RDC et dans les rues de la Centrafrique, à cause des violences armées, la décadence du capital humain dans l’espace francophone se planifie. L’immigration clandestine reste la seule option pour cette jeunesse sans papiers et sans sécurité dans ces pays d’Afrique.